« La peinture toute entière »

La peinture de Tristan Villers me tient à distance et me met à l’épreuve de sa présence.La double impression de force et de grâce que j’y vois, oscille entre des sensations de ratage et d’ébauche d’une grande habileté primitive.

Il y a cette famille de motifs étranges aux associations improbables.

De leurs aspects modestes et impénétrables se dégage une énergie quasi-orientale.

Il y a ces matières picturales brutales mais posées avec tant de justesse.

Il faut voir Tristan Villers littéralement patauger dans des mares de peintures qui s’écoulent hors de ses toiles.

Comme dans un tableau, le mur et le sol portent le peintre et laissent le tableau en suspension.

Ni près, ni loin de nous.

Piotr Klemensiewicz

 

Depuis longtemps les images-sources qui provoquent l’idée du tableau ou plus largement la mise en condition pour la peinture, ont des provenances diverses. Je pense qu’il en est de même pour beaucoup de peintres ou beaucoup d’artistes.
Si l’on doit évoquer l’origine, si cela est intéressant pour introduire à ce travail, alors on peut dire que cette inspiration allons-y pour cette idée, est empreinte de mon quotidien, de mon admiration devant la peinture depuis ses origines les plus lointaines et d’images beaucoup plus actuelles véhiculées par internet et les médias de masses.
C’est le terreau primordial.
Sur cet humus viennent se déposer mes velléités de peintre. Comme mes pairs, je tente moi aussi de lutter contre les cadavres en balançant des pigments sur une surface plane. Ce qui en soit me paraît une pure fantaisie. Une vue de l’esprit, car avec un peu de recul on s’aperçoit vite qu’il n’y a aucun cadavre à repousser. Les cadavres ne sont d’ailleurs pas si repoussants que cela.
Mais reprenons.
Jusqu’à 2012, je pensais pouvoir faire des tableaux qui tiennent le choc. Je pensais que cela valait la peine. Que ce jeu de face à face avec un support inerte, des pinceaux et de la couleur en « valait la chandelle ». Que « JE » finirai par s’identifier parfaitement à la peinture et que tout irait mieux. Que ma bravoure suffirait.

Il n’en fut rien.
A cette époque ce qui se passait réellement dans l’atelier, c’était une destruction massive de toiles.

C’était « génocidaire ».

Pour le coup de nombreux cadavres jonchaient l’atelier de Marseille, mais ils n’avaient rien d’effrayant. J’éprouvais juste un peu de culpabilité à gâcher ces matériaux.
Lorsque j’arrache une toile au cutter en commençant par le bas, cela me fait penser à une descente de croix. La toile, une fois défaite du châssis tombe sur moi.

A ce moment là, je ne sais pas si je dois contempler sa chute ou la retenir avec délicatesse. Elle dégouline encore de mon acharnement à vouloir fixer son image pour de bon.
C’est à cette période que certaines circonstances extérieures en apparence, m’ont amené à peindre sur des petits bouts de papier et sur un petit calendrier bon marché qui traînait à la maison.

L’abondance des supports répondait à la nécessité qui fut la mienne à ce moment là de dépasser la notion de tableau. Ce n’était pas vraiment conscient, je ne pense pas, mais le travail de peinture n’a pas nécessité à se formuler uniquement par l’intellect. Pas me concernant en tous cas. Ce qui se « pense » à ce moment là, se passe d’une forme de pensée discursive.
Je ne sais pas si je suis parvenu à quelque chose de convainquant, mais cela à entraîné une proposition de résidence et d’exposition à Mirabeau dans une structure appelée la Maison Bleue 04. Le projet aboutit à une sorte d’épuisement de motifs exécutés en abondance. Il y avait quelque chose d’urgent dans cette situation de peintre, c’est comme si je voulais pour une fois, que la peinture échappe à son mode de représentation habituelle, qui serait défini par le tableau.

Je n’ai pourtant rien contre les tableaux, j’en admire beaucoup, mais pour moi à cet instant, il le fallait.
C’est une tentative échappatoire je crois.
Ou alors la tentation de croire que « les choses » ne seraient pas à leur juste distance et qu’il faut bien des peintres pour faire le boulot.
La notion d’ensemble qui se répète depuis dans mon travail, me permettrait alors de ne pas focaliser sur ce qui est peint, mais bien plus sur ce qui au-delà de la représentation, la peinture elle-même.
Je me vois comme un enfant gâté qui balancerait ses jouets par la fenêtre. Sauf qu’ils me reviennent à la gueule parfois violemment et sous une forme « autre ».
Ils sont définitivement différents.

Tristan Villers (2017)

 

Exposition Quatre-Vingt-Dix-Neuf – Espace Provisoire – 2012

Ok!
Je pensais m’amuser en regardant l’exposition de Tristan Villers à l’Espace Provisoire, hé bien ! croyez moi si vous voulez,  j’ai vite déchanté.
Pourtant j’insiste, ces petits bijoux en rangs serrés sur  le mur, l’ensemble du travail éparpillé dans l’espace de la Galerie, des formats, petits, des moyens et des grands.
Des très grands et des trés très grands, non.
Je reprends : des petits, des moyens et des grands serrés comme les arbres d’une forêt, un ensemble de formats au service d’un espace charmant celui de l’Espace Provisoire, d’un blanc merveilleusement éclairé pour que l’oeuvre ressemble à un Tout, murs  parés de ces joyaux, j’étais certaine, donc, qu’ils étaient là pour qu’on en joue.

Clavier de jeux électroniques pour enfant, jeu de pistes,  symboles d’un langage nouveau, code …
Un code?
Cela signifie t-il qu’il faudrait décoder.
Et après?
Aurait- il fallu décoder pour en saisir un sens?

S’il fallait jouer avec ses touches, ses pions, ses dominos de couleurs, une histoire à raconter, un début, une fin, droite, gauche, haut, bas, si ce travail était installé là pour jouer quelles en auraient été les règles ?
Et puis, le jeu n’est il  qu’un but à atteindre (gagner ou perdre), ou une  forme de communication?
En retirer des règles de bonne conduite pour comprendre ce qu’il a voulu faire, dire…?
Non.
Faut-il nécessairement comprendre l’autre  pour pouvoir communiquer avec lui.
Non.
Le charme de la construction d’une relation passe t-il par cette appétence :
Incorporer pour saisir, comprendre tout de l’autre pour se parler?
Non.
Tristan Villers est remarquablement libre dans ce travail , pêle-mêle de « kistcheries » pas si éloigné de l’ornement, qui laisse voir, admirer un à un ses dessins  délicats, pures merveilles dans la maîtrise de son art, un trait simple qui nous balade à travers notre enfance et nos rêves, une invitation à partager au delà des conventions le charme poétique d’un canard esseulé, d’une barque amarrée, d’un corps lové dans le creux d’un arbre, bref, un clin d’œil malicieux.
« Cherchez, nous dit-il, puisez, vous ne trouverez que ce que vous voulez voir ».

Cette générosité énigmatique, ce regard amusé sur le monde, on le sent, on le touche de prés car on veut toucher cette œuvre comme l’enfant avisant un jouet tend la main vers lui.
Se saisir de l’objet pour maîtriser par l’approche le monde…environnant.
Il y a du charnel dans cette volonté de présenter son travail comme un Tout qui pourtant n’est pas la somme des parties. Un sans l’autre n’est pas grand chose mais ne fera jamais deux, sauf en mathématiques classiques.
En ce sens,Tristan Villers caresse le papier avec tendresse et subtilitė au delà duquel, se profile une profonde maturité, ainsi que l’attestent  ses noirs finement colorés sur formats moyens.
Il affleure le support, symbole du temps chronologique, pour une  invite malicieuse à nous laisser porter dans un univers pictural sans espace-temps vers le long fleuve tranquille de nos  perceptions  directement reliées à nos mémoires.

Je flotte parmi vous, objets d’art malicieux qui convoquent mon regard retourné sur mes souvenirs,  quand  l’enfant que j’étais,  paraît au détour d’un simple bol gris, une barque échouée du fond de ma mémoire.
Je lis dans cette  écriture rapide, directe et sensible, tellement sensible, une page de moi.

Tristan Villers, vous avez atteint l’objectif d’un travail dont la conception à la fois environnementale et participative atteint chacun de nous dans une part de notre propre construction  en puisant par notre regard  une part de soi.

Je vous le disais bien le Tout n’est pas la somme des parties.
Ça bouge.

Lilou
Mirabeau,  le 16 décembre 2012

 

 Exposition Peinture/Pluriel – Ge Feng/Tristan Villers – Fondation Carzou – 2009

Une main énergique, musclée de touches entrecroisées, se serre très fort ; veut-elle emprisonner ? Peine
perdue mais œuvre gagnée… la matière s’échappe, elle coule et nous donne à voir… la peinture. Cette
œuvre de Feng pourrait symboliser l’artiste : en essayant de tout retenir, il libère et il crée… sur des fonds
tranquillement monochromes s’agitent des nounours… fausse innocence mais vrais fantasmes, autre
métaphore de l’activité artistique. La suggestion s’accentue encore peut-être quand le sujet s’évanouit et que
la simplicité des moyens employés – encre sur papier – nous renvoie à nos propres songes stimulés par ces
traces, ces souvenirs possibles d’une écriture lointaine et peut-être oubliée.
Il y a semble-t-il un grand contraste avec les œuvres de Tristan… On trouve ici de la violence, dans ces
rouges et dans ce fond bleu condamné à vivre avec un crâne où se lit encore un reste d’expression, comme
dans le « Nada » de Goya. Mais peindre n’est pas rien, et dans le cas présent, c’est nous proposer, rudement
parfois (mais les élégiaques sont des canailles, disait Baudelaire)d’affronter les plaies et les blessures, les
déformations et les mutilations du monde.
Dans ce dialogue qui nous est ici proposé, il serait toutefois simpliste d’opposer le calme calligraphe à
l’écorché vif. Certaines mains de Feng, mains coupées ?, disent la torture et il y a l’apothéose orgiaque dans
le somptueux “Rise! n°I” de Tristan. En fait, en cet endroit, sous la Chapelle où CARZOU peignit
l’Apocalypse, se rencontrent deux peintres puissants qui nous disent des élans et des souvenirs, des colères
et des patiences. Qui nous disent aujourd’hui encore – et il faut les en remercier – la grandeur et la fragilité de
la peinture, la force et le doute de l’artiste.
A l’image d’une main refermée ou d’un âne aveugle.

Raymond TETART
Vice-président de la Fondation CARZOU
Professeur d’histoire de l’art

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